Article

« Quand on pratique le handisport, on ne part pas de zéro »
Elle a 27 ans, des espoirs en tête et une carrière devant elle. Giulia est devenue paraplégique, en 2021, à la suite d’une chute lors d’un entraînement de gymnastique. Certes, elle considère son accident comme « la fin d’un monde ». Mais elle poursuit son évolution en profitant de chaque instant. Le tennis lui apporte, le plus souvent possible, sa dose de plaisir et de jeu.
C’est la fin de la journée. Giulia Damiano sort d’un cabinet de physiothérapeute. Elle ouvre la portière de sa voiture hybride, adaptée, et se transfère du fauteuil roulant au siège conducteur en un rien de temps. Avec des gestes assurés, elle passe d’une assise à l’autre, puis démonte en quelques secondes les deux roues du fauteuil resté sur le trottoir pour le poser, pièces après pièces, à l’intérieur du véhicule. Elle allume la musique et démarre. Direction : le Tennis Club de Chéserex-Gingins. Giulia est paraplégique depuis quatre ans et demi et participe souvent à des tournois internationaux. Elle fait également partie du cadre suisse, l’équipe suisse de tennis en fauteuil roulant.
L’autoroute vers Chéserex est à cette heure-là congestionnée, il va falloir faire preuve de patience. Giulia accélère et décélère avec une sorte de manette dans la main gauche d’où elle actionne un petit bouton avec le pouce. Et elle ralentit avec la droite, à l’aide d’un levier muni d’un frein, comme celui d’un vélo. Les mains sur le volant, elle commence à raconter son parcours, avec ce rire, sa marque de fabrique qui ponctue ses phrases, entre joie et nervosité.
« Les traces des roues de fauteuil sur les courts de tennis : cette idée préconçue nous complique la vie »
Après son accident en 2021, le sport a été pour Giulia un moyen naturel de reconquête puisqu’elle a toujours été sportive. La jeune fille doit aujourd’hui faire preuve de pugnacité pour suivre des entraînements. Il faut trouver un sport qui l’attire, des horaires dans la semaine qui lui conviennent, etc. Mais, surtout, il faut dénicher un club qui est d’accord de l’accueillir. « Il m’est souvent arrivé que les gens refusent que je vienne m’entraîner dans leur club », raconte Giulia, avec une pointe de colère dans la voix. « Sous prétexte que les roues des fauteuils abîment les courts de tennis. Mais c’est faux ! Nous ne créons pas des sillons ! Après avoir joué, comme n’importe qui, nous passons la traîne pour enlever les traces. Si besoin nous remettons du de la terre battue, il n’y a aucun problème. Cette idée préconçue nous complique la vie pour qu’on puisse simplement jouer au tennis. »
Pour que la porte des entraînements s’ouvre, il lui faut expliquer cela aux clubs, par téléphone, réexpliquer et réexpliquer. Giulia reconnaît qu’elle n’en a pas systématiquement l’énergie.
C’est pourtant une mordue du sport. En septembre 2021, juste avant son accident, elle commençait son master en gestion du sport à l’Unil. C’est à cette période qu’elle rencontre son compagnon, Alejandro, qui partage toujours sa vie. En tant qu’étudiante, Giulia habitait alors à Lausanne au quatrième étage d’un immeuble. Derrière ses lunettes de soleil, les mains sur le volant, elle fait une pause dans son récit et demande : « Est-ce que je raconte toute l’histoire ? » La réponse est oui.
« Ok. J’étais dans une coloc’ de filles. On était toutes en études de sport. Un jour, avec l’une de mes colocs’, on partait à notre pratique de hockey à la patinoire, il devait être 7h du matin. On monte dans l’ascenseur. Avec nos deux sacs de matériel, il n’y avait plus de place. Au deuxième étage, l’ascenseur s’arrête. La porte s’ouvre et on voit un copain avec son gros sac de hockey, lui aussi ! On éclate de rire tous les trois. – Mais qu’est-ce que tu fais là ? – Eh bien j’habite ici ! C’est comme ça qu’on s’est rendu compte qu’on était deux colocs’ dans l’immeuble et que tout le monde était en sport ! »
Dans la coloc’ masculine, Alejandro, Péruvien et Anglais, qui travaille aujourd’hui à l’UEFA. Très présent, il fait partie, en première place, de l’entourage de Giulia, cet entourage qui lui a permis de prendre le dessus, après l’accident.
Rire et larmes se mélangent quand elle évoque sa chance d’avoir eu autant de soutien. « Je pleure vite quand je parle de ça et il ne faut pas s’inquiéter », prévient Giulia en freinant à la main sur son levier. Il fait chaud dans la voiture et la circulation ralentit de nouveau.
Après ses études, Giulia a travaillé à la Fête fédérale de gym à Lausanne. Un emploi prenant qu’elle a adoré et qui lui a aussi fait prendre conscience de ses limites. Depuis 2025, elle poursuit sa carrière à la Fédération suisse de tennis à Bienne, Swiss Tennis comme responsable RSE (Responsabilité sociétale des entreprises).
« Soudain, en kayak, j’avais la sensation de pouvoir bouger d’une autre manière »
Avec une personne en fauteuil roulant, on craint souvent d’être maladroit si on pose des questions. « Aucun problème », répond Giulia. « On peut parler de l’accident, je n’ai pas de tabous. »Giulia fait partie depuis toute petite de la société de gym de Pully. Le 16 novembre 2021, lors d’un entraînement aux anneaux, elle chute et tombe sur le dos d’une hauteur de cinq mètres. Elle sent tout de suite que c’est grave. Elle restera six semaines sans bouger, subira deux opérations au CHUV et suivra cinq mois en rééducation au Centre suisse des paraplégiques à Nottwil (LU). Giulia est clairvoyante : « Un accident comme ça, c’est la fin du monde. »Mais durant sa rééducation au Centre de Nottwil, une activité sportive, soudain, change sa dynamique. C’est l’hiver, elle s’essaie au kayak en piscine. Tout à coup, elle réalise qu’elle peut tomber à l’eau, puis remonter dans le kayak. Elle tombe de nouveau, puis remonte. Elle continue. Encore et encore. « Ça m’amusait », explique-t-elle. « Normalement, ce n’est évidemment pas ce qu’on cherche quand on pratique le kayak ! Mais je n’arrêtais pas car ça me faisait du bien, j’avais la sensation de pouvoir bouger d’une autre manière. »
« On ne part pas de zéro »
Le sport devient vite un moyen de reconquérir son corps et sa vie. Par le jeu et le plaisir, d’abord. Au fil des mois, Giulia décide de rester active, de bouger le plus possible, puis de continuer ses études à distance. Elle se reconstruit. « J’aime mieux parler d’évolution que de reconstruction », corrige-t-elle. « Car on ne part pas de zéro. Le sport permet de passer un bon moment avec d’autres, de reprendre contact avec des gens, de se créer un nouvel entourage. »
Elle marque un silence dans son récit et le ronronnement électrique de la voiture prend le relai de sa voix douce et affirmée. Giulia va aborder un autre tabou, un sujet délicat qu’elle évoque avec une simplicité, et une certaine distance médicale.« Être paraplégique », raconte Giulia, « ça ne veut pas seulement dire qu’on ne peut plus bouger. Pour ma part, je ne sens plus rien à partir d’ici, sous le ventre. Ça impacte aussi mes organes internes : la vessie, les intestins. Ça signifie que j’ai dû apprendre à gérer mes besoins différemment. Quand on est paraplégique, comme on ne sent plus rien, on ne peut plus évacuer. On doit utiliser des moyens auxiliaires et faire des auto-sondages. C’est tout un apprentissage qui commence dès le moment de la rééducation. »Il faut donc acquérir la faculté de prendre soin de soi en permanence. Surtout que, dans une situation comme ça, tout devient vite plus grave : il peut y avoir des reflux dans les reins ou des escarres. Le suivi médical et la prévention sont indispensables. « C’est prenant en termes de charge mentale », commente Giulia. « Au bout d’un moment, ça se transforme en routine et ça demande de moins en moins de temps. Je sais que, pour les gens, ce n’est pas normal, mais pour nous, les personnes paraplégiques, c’est notre quotidien. »Dès lors, pour travailler à 50%, comme Giulia ou pratiquer un sport, il faut des heures de préparation, d’attention.Le trafic est reparti et Giulia continue son récit tout en accélérant.
« Le handicap, je le vis au jour le jour, donc ça me suffit ! »
Par son parcours et du fait de ses 27 ans, Giulia est devenue une figure de proue, une ambassadrice du handisport en Suisse romande. « C’est vrai que je représente cette inclusion, mais je n’ai pas envie d’en faire mon cheval de bataille pour autant et de travailler là-dedans durant toute ma carrière. Le handicap, je le vis au jour le jour, donc ça me suffit. Et le sport classique ça m’intéresse tout autant ! »
Après plus d’une heure d’autoroute, voici la sortie « Nyon ». Giulia bifurque et roule encore jusqu’au club. Elle ouvre sa portière, saisit les roues et le fauteuil pour le remonter à côté d’elle, sur le parking. Elle se transfère de la voiture au fauteuil en un rien de temps et se dirige vers le coffre pour prendre son sac et son fauteuil de sport. Elle se transfère alors du fauteuil de la vie de tous les jours à celui pour jouer. Au tennis.
La balle s’envole, Giulia répond par un coup droit. La balle rebondit du côté de son coéquipier. Elle se remet en position. « Magnifique ! » s’exclame le coach.L’entraînement commence.
